Et oreiller, on peut l’écrire ?

 

Crédit : Céline Dutrey

Quand j’ai eu 4 ans, j’ai découvert une chose incroyable.

C’était un soir comme les autres, maman m’avait douchée, papa m’avait fait rire, et j’étais allée faire un bisou au bébé de la pièce d’à côté.

J’attendais dans mon lit, minuscule au milieu d’une couette à plumes, qu’elle vienne me rejoindre pour honorer sa promesse. En attendant, un livre à grande couverture rigide entre les mains, j’essayais de tourner les pages sans les déchirer, en faisant semblant de lire les petits caractères indéchiffrables qui couraient sur les images.

Et puis elle est entrée dans ma chambre. Avec un petit carnet orange. Sur la couverture, un serpent, ou un lézard, téléphonait. Dans sa main droite, un stylo.

Doucement, elle s’installe à côté de moi. Je pose immédiatement le livre. « Apprends-moi ! »

Elle commence alors à tracer des lignes et des courbes, des boucles et des points dans le haut de la page. Et avec un sourire me dit : « Livre ».

Encore une fois la magie opère : ce que j’ai dans les mains, cet objet plat, coloré, dans lequel sont prisonniers des personnages, des lieux, des histoires, peut se résumer en ces cinq drôles de signes liés les uns aux autres !

Je demande, pleine d’espoir : « et oreiller, on peut l’écrire aussi ? »

Avec patience, maman commence par faire un petit cercle, puis un étrange pont relié à une fine boucle. Elle continue avec un trait très court surmonté d’un point, deux grandes boucles, la même boucle fine que tout à l’heure et le même pont étrange. « Oreiller » dit-elle.

« Et lit, on peut l’écrire lit ? »

Toujours avec la même lenteur attendrie, elle prend le temps de tracer trois élans verticaux. Je jubile.

« C’est petit ! Et peluche ? Et rideaux ? »

Je suis excitée. Un monde nouveau semble se découvrir. Un univers parallèle où chaque chose réelle est réduite à un ensemble de petits signes, une existence concentrée, en deux dimensions, sans limites. Je pensais l’imagination réduite à la réalité ou réservée aux esprits sur-puissants qui racontent les histoires : je découvre sur le papier un espace où les combinaisons sont infinies, et où le zèbre peut côtoyer Grand-Pa, le bateau être à la montagne, le facteur faire de la plongée, et ce au gré de mes envies.

Ce soir là, avec mes dents de lait, mon premier réflexe de gauchère et une magicienne enceinte jusqu’aux yeux, j’ai découvert l’écriture.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s