Une tortue était… (Du talent de certains obsédés textuels)

Fabrice Luchini et moi – Olivier Sauton
31 octobre 2015, Théâtre de l’Archipel

Presque un an après cette belle découverte, c’est un exercice amusant (mais encore pertinent ?) de s’essayer à sa critique.

Il apparaît sur scène plein de délicatesse et de talent, comme si c’était vrai. Avec Luchini et moi, Olivier Sauton propose un spectacle touchant et humain dans lequel il incarne le rôle d’un jeune comédien ambitieux et celui de Fabrice Luchini, son idôle.

Au milieu de la nuit, dans les rues de Paris, nous assistons à la rencontre entre ces deux personnages dont la relation stéréotypée du maître et de l’apprenti sert le jeu pour notre plus grand plaisir.
Nous retrouvons avec joie le caractère du premier et rions des maladresses du second en réfléchissant, un peu inquiets, à notre propre rapport à littérature…

De Jean de la Fontaine à Céline, en passant par Musset, Rabelais, Molière et Proust, entre autres, Olivier Sauton nous régale d’extraits choisis avec soin, endossant tantôt le jeu de son professeur, tantôt celui de son élève. Avec une belle énergie, il décortique certains mécanismes linguistiques, s’amuse des mimiques de Luchini en s’attardant sur certains vers (« Une tortue était… »), et nous captive au détour d’un rire en déroulant l’air de rien, la Cigale et la Fourmi par ci, une célèbre tirade (acte I, scène 1) du Misanthrope par là.

L’ensemble est ponctué de citations brillantes et de réflexions générales sur notre société. En première ligne, l’usage de la langue et son importance dans la communication : « s’il y a des malentendus, c’est parce qu’il y a des mals-dits », « apprends à parler, à t’exprimer, et tu te feras écouter, et tu feras ressentir », « si tu parles faux, comment veux-tu qu’on t’écoute vrai ? » (un petit clin d’œil à nos amis politiciens !).
Juste derrière, une ode au(x) texte(s), et au travail en général : « un génie, c’est quelqu’un qui a du talent comme tout le monde, mais qui travaille comme personne ». L’obstination de son personnage à poursuivre son rêve de devenir comédien est un exemple ravigorant dans cette époque morose. Il nous rappelle qu’avec de la volonté et des efforts, nous pouvons rendre de la grâce à cette époque « vulgaire », et trouver notre place dans ce monde de fous.

L’imitation très juste de Luchini va jusqu’à plusieurs plaisanterie un peu lourdes et non nécessaires sur les femmes (la Pamela blonde et son string, roulée « comme un vers de Baudelaire » associée au mot « pute », c’est drôle, mais peut-être un peu limite). Dommage, car la qualité géniale de ces comédiens n’a pas besoin de surfer sur cet humour douteux pour faire rire une salle. Heureusement que Duras vient à la rescousse avec son légendaire « les femmes jouissent d’abord par l’oreille » !

L’hommage de Sauton à Jean-Laurent Cochet semble mérité : ces deux heures sont passées trop vite, et nous avons matière à penser sur les plans culturel, sociétal et humain. Au dos de son texte qu’il signe à la sortie de la salle, cette phrase du personnage Luchini : « C’est en ayant peur de passer pour un con qu’on le devient ».

La pudeur de notre ignorance n’a qu’à bien se tenir. Dehors, sur le trottoir, je me sens légère, comme un peu… ivre.

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