Pourquoi j’ai arrêté les partouzes.

Elle simule.

Je l’ai dans mes bras, elle est belle, jeune et pleine de vie. Sur mes cuisses blanches, ses cheveux bruns qui dessinent des boucles brillantes, souples… qui vont et viennent au rythme des hanches de celui qui la pénètre.

Le ventre en vrac

Elle sourit, elle gémit, mais je sais qu’elle simule.

Je le sais, parce que moi aussi je l’ai fait. Je le sais, parce que je le sens, dans mon ventre, dans mon sexe qui se crispe, se ferme, dans ma gorge qui se serre. Je le sais parce qu’il va trop vite, trop fort. Elle ne sait pas qu’elle peut dire non, qu’elle doit dire non. À 19 ans, que sait-on de l’amour ? Du sexe ? Des hommes ?

Pendant de longues minutes qui me semblent des heures, j’ai dans mes bras une version plus jeune de moi-même qui se contorsionne pour faire plaisir. Qui se met au diapason des attentes de son partenaire, qui répond comme il espère qu’elle le fasse, en cambrant les reins, en mimant le plaisir. Même si ça ne fait rien. Même si ça fait mal.

Quand il se tourne vers moi, généreux, magnanime, en me proposant ses services pour ne pas faire de jalouse, je décline. Je serre dans mes bras cette petite sœur qui s’est offerte, je suis en colère et j’ai envie de pleurer.

C’était une scène sublime, où la Beauté le disputait à l’horreur, où j’avais à la fois un désir si fou d’être à cet endroit et un vertige abyssal devant la réalité des choses. Ce soir-là, j’ai commencé à comprendre ce qu’enduraient les femmes et ce que j’avais vécu.

Ma brune, quelques semaines plus tard, je l’ai prise dans mes bras à nouveau. Mais debout, dans la rue, avant de prendre le bateau pour rentrer en France. Je l’ai serrée très fort contre mon cœur, et je lui ai demandé de me promettre une chose.

« Please, say your truth. Say yes when you mean it. Say no when you need it. »

Show must go on

Un an plus tard, en continuant de réaliser qu’il était urgent d’avancer sur question du féminin, de la sexualité consciente et des rapports éclairés entre les individus, j’allais à une soirée libertine avec des amis.

Le cadre était posé, clair, sûr. Nous étions tous dans la même dynamique : envie de bienveillance, de liberté, de conscience. Aucune drogue, aucun alcool n’était toléré dans ces espaces sacrés. Chacun venait avec son lot d’émotions, d’envies, de peurs… Et tout était bienvenu. Les oui-s, les non-s, les hésitations qui avaient le temps de se transformer en oui ou en non, les changements d’avis, les bandaisons, les sexes mous, grands, petits, tordus, les corps nus, les vêtements, les ventres, les jambes, les vergetures, les poils, les cris, les larmes.

Passés les premiers rituels pour nous rencontrer, nous allions dans les différentes salles et espaces de la villa découvrir les décors, les premières amours qui se dessinent, en nous laissant inspirer par des caresses, des voix, des invitations. J’avais une idée de ce à quoi la soirée allait ressembler puisque l’ami qui m’accompagnait ne cachait pas ses intentions. Notre désir mutuel faisait disparaître les autres participants, et rapidement, nous nous sommes retrouvés à l’écart.

Sans surprise, l’enrobage était délicieux.

Sucré, suave et coloré. Mais aussi ferme, croquant et savoureusement brut. Des promesses qui n’eurent pas le temps d’être tenues. Car déjà, mon amant se jetait sur mon sexe pour me démontrer ses prouesses. Déjà… ?

D’une bouche passionnée, pleine d’ardeur, et avec une détermination que je ne lui connaissais pas, il s’escrimait à me donner du plaisir comme on se lance dans un corps à corps avec un adversaire à abattre. Stupéfaite, j’observais la scène, incapable de rien dire : tout cela était-ce bien réel ? Transpirant, frénétique, il passait d’une ressource à l’autre, criant « Victoire ! » avant de porter l’estocade finale. Ce que j’avais sous mes yeux : un véritable spectacle.

Même si le show n’était pas à mon goût, j’eus beaucoup de mal à y mettre fin tant mon partenaire mettait du cœur à l’ouvrage. Et encore un peu assomée par l’expérience, je restai allongée en le regardant offrir le même traitement à ma voisine. Comment va-t-elle réagir ? me demandai-je, curieuse.

Rideau

La tête de mon ami disparaît entre les jambes de la femme à côté de moi. Plus haut, son ventre rond et sa poitrine large à la peau presque transparente tremblent sous la proposition. Le visage de ma voisine prend une expression familière. Ses yeux se ferment sous ses sourcils froncés, entre ses lèvres entre-ouvertes, le bout de sa langue pointe, timide. Les cheveux collés au front, elle tourne la tête, à gauche et à droite. On pourrait s’y méprendre, mais elle aussi, elle simule.

Elle simule parce que subrepticement elle se hisse vers le haut du lit. Parce que je vois les sursauts de son ventre quand il revient à la charge. Elle simule parce que ses cuisses restent tendues, piliers gardiens de son intimité. Elles ne tombent pas, largement ouvertes, pour son invité.

Et elle ne dit rien. Comme moi quelques heures plus tôt.

Et mon ventre se tord, et ma gorge se serre, encore. Je me demande pourquoi cette déesse exhubérante et libérée n’ose pas demander à celui qui l’honore de le faire autrement.

Dans ce temple de la Liberté et de l’Amour, je reste interdite devant le gouffre qu’il faudra encore franchir pour que les femmes acceptent de ne plus subir, de ne plus rester passives par peur de blesser, de ne plus plaire, d’être compliquées, lentes, pas assez comme ceci, trop comme cela. J’ai une pensée émue pour ces espaces sacrés où chacun essaie de faire de son mieux, dans un cadre sécurisé. Je me dis qu’ils doivent être bien sordides, ces clubs échangistes dans les sous-sols parisiens.

Boucle d’or et les trois ours

Les choses avancent, mais pas assez loin. Pas assez fort. Alors je me jette dans l’aventure pour tout vivre, vite. Pour avoir les outils pour me grandir moi-même, pour avoir la force de parler, d’oser, avant de souhaiter un autre monde.

J’ai 25 ans et à mon âge, ma mère avait déjà une fille. Moi je suis nue avec des amis au milieu de la jungle.

Ils sont beaux. Dehors et dedans. Parmi les plus belles âmes de ma vie. Même si nous ne nous connaissons pas depuis très longtemps, les expériences que nous avons vécu jusque ici ont forgé une confiance solide. Je sais que l’espace que nous avons ouvert cet après-midi-là est sûr et peut être profondément transformateur.

Derrière les moustiquaires, les cris des oiseaux exotiques, le crissement des mille insectes de la jungle, et la chaleur moite du climat équatorial.

Nous sommes deux femmes, deux hommes, et nous nous aimons.

Complices, nous tissons une trame inédite, de nos émois uniques. Les mains des uns se joignant au cœur des autres. Les membres enchevêtrés, liés par la peau, par ces frissons qui la parcourent… à moins que ce ne soit pas la nôtre. S’ouvre un instant de Grâce, dans ces corps qui se rencontrent vraiment. Sans rigueur, avec juste ce qu’il faut d’attention pour que le reste de nos consciences puisse se laisser voguer dans cet océan de Présence.

Quand, au bout de quelques heures, ma gorge se serre, mon ventre se tord, je sais que cette rencontre sera ma dernière. Les circonstances ne sont plus les mêmes, mais l’empathie profonde que je ressens pour la femme qui simule, à côté de moi, m’empêche de penser à autre chose. Je ne sais pas si elle a mal. Je ne sais pas si elle pense à autre chose, si elle aimerait être ailleurs. Je sais juste que sa voix est fausse, que son corps est tendu, et qu’elle n’est pas tout à fait là.

Quelque chose ne va pas. Il y a autant de malaise pour ce qui se passe pour elle, que ce qui se passe pour moi. Le poids de tous les non-s que je me suis interdits. Le poids de tous les non-s de mes amies, mes sœurs, mère, tante, cousines… tus, que je devine et qui me mettent en colère. Qui me révoltent d’autant plus quand, une fois dits, ils ont été ignorés, négociés ou violés. Ces non-s qu’on ne pourra jamais leur rendre, nous rendre.

Mais j’ose croire qu’il y a encore de l’espoir pour les non-s à venir.

Le non de l’Amour

Dire « non », ça n’est pas dire « je ne t’aime pas ». C’est respecter cette partie de soi qui souhaite autre chose, autrement. C’est permettre à son/sa partenaire de mieux vous connaître, mieux vous écouter, mieux vous comprendre.

Dire « non », c’est affirmer sa responsabilité sur son propre corps, rappeler que vous êtes seule à décider quand et comment vous permettez l’accès à votre âme.

Dire « non », même dans la sphère privée, dans un pays où on a le droit, où des institutions, des associations et des personnes peuvent nous entendre, c’est aider d’autres femmes à le faire, d’autres cultures à l’accepter, même quand le poids de la tradition œuvre en sens inverse.

Dire « non », c’est souhaiter un rapport authentique et sain avec l’autre, et donner à nos partenaires l’opportunité d’une connexion plus intime encore. C’est avoir le courage d’aimer, plus fort.

Alors, même si parfois, pour vous en « débarrasser », il vous arrive de simuler, souvenez-vous que c’est renforcer à chaque fois des croyances, les vôtres et celles de vos partenaires. Et qu’il y a des chances que ça recommence.

Pour toutes les femmes du monde, pour tou.te.s celleux qui cherchent comment faire changer les choses… Commencez par parler !

Pourquoi j’aime les titres racoleurs

De 20 à 30 ans, j’écoutais beaucoup d’ami.es se plaindre à voix basse de la façon dont leur vie sexuelle se déroulait. J’étais révoltée et souhaitais que les choses changent.

J’entends, aujourd’hui, des confidences qui viennent plus rarement. Le contenu n’a pas changé : les rapports manquent de saveur, la connexion difficile à trouver. Mais il semble qu’avec le temps, les couples se résignent. S’accommodent d’une intimité qui ne satisfait personne. Je m’insurge : avec les années, les amants n’apprennent-ils donc pas à mieux s’aimer ?

J’espérais les témoignages des anciens, dont le recul aurait pu nous guider vers des relations plus justes, plus harmonieuses. Mais je me heurte à un mur de pudeur et de honte.

Non, je n’ai pas arrêté les partouzes, parce que je n’ai jamais commencé. J’ai cherché des lieux érotiques, sensuels, ouverts et éveillés, loin des représentations glauques et froides dont j’ai entendu beaucoup de gens se moquer. Parce que ce qu’on met derrière un mot conditionne aussi le vécu de ceux qui s’y adonnent. Je n’ai pas cessé d’aimer, et de faire l’amour. En revanche, j’ai essayé d’arrêter de mentir à mes partenaires, et de correspondre à ce que j’imaginais être une femme libérée. J’ai regardé sincèrement mes besoins, mes désirs, et j’ai enfin eu de le courage de les écrire.

Comment résister, dans ces conditions, au plaisir de faire cliquer pour choquer, parfois, et me faire lire, peut-être ?

2 commentaires Ajouter un commentaire

  1. Canard dit :

    Même faire de son mieux c’est régulièrement à côté. La parole comme seule guide pour lier les corps avec juste intimité. Merci pour l’article.

    Aimé par 1 personne

    1. Yambe dit :

      Chaque prise de conscience est un premier pas précieux ! Merci ❤

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